PARACHAT ZAKHOR-POURIM:
LA FETE DE L'ANTI-HASARD
Le chabbat précédant Pourim, les Sages ont institué la lecture du passage de la Torah parlant de la mitzva de se souvenir de ce qu'a fait Amalek au peuple juif sortant d'Egypte: "Souviens-toi de ce que t'a fait Amalek sur le chemin, à votre sortie d'Egypte. Il te rencontra en chemin, démembra tous les gens affaiblis sur tes arrières; toi, tu étais las et épuisé, et lui ne craignait pas D.ieu. Ce sera lorsque le Seigneur ton D.ieu t'aura donné le repos de tous tes ennemis alentour, dans le pays que le Seigneur ton D.ieu te donne en héritage pour l'occuper, tu effaceras le souvenir d'Amalek de dessous les cieux, ne l'oublie point" (Deutéronome, 25, 17-19).
Le Sefer Hahinoukh, commmentaire des 613 mitzvot de la Torah, énumère à partir de ces versets trois commandements: se souvenir de ce que nous a fait Amalek, effacer ses descendants, hommes comme femmes, et ne pas oublier ce qu'il nous a fait (mitzvot 603, 604, 605). Qui est donc cet Amalek pour que la Torah y consacre trois de ses mitzvot ?
Amalek est le petit-fils d'Esav. Son nom apparaît pour la première fois dans la Torah au chapitre 36, verset 12 du livre de Béréchit: "Timna était concubine d'Elifaz, fils d'Esav; elle lui enfanta Amalek". Il apparaît de nouveau dans le livre de Chemot, où il livre bataille au peuple juif fraîchement sorti d'Egypte: "Amalek vint et attaqua Israël à Réfidim.L'Eternel dit à Moïse: "Ecris cela en souvenir, dans le Livre et place-le aux oreilles de Josué: que J'effacerai le souvenir d'Amalek de dessous les cieux" (Chemot, 27, 8 et 14). L'impératif d'effacer Amalek est donc formulé dès la première rencontre entre Israël et ce peuple. C'est qu'Amalek représente dans la typologie biblique le mal personnifié. En effet, oser s'attaquer à Israël alors que celui-ci vient juste de s'échapper d'un terrible esclavage et qu'il se trouve sans défense, "las et épuisé", relève de la perfidie la plus profonde. Amalek est en fait celui qui a pris le relais d'Esav dans sa haine contre Jacob et ses descendants, haine ancestrale et qui se transmet de père en fils comme un héritage venu des temps les plus reculés. Mais la guerre entre Israël et Amalek n'est pas la manifestation d'une simple querelle familiale qui aurait dégénéré. Ce que vise en fait Amalek, c'est le Trône même de D.ieu, tel que l'indique le verset clôturant la guerre entre ces deux peuples: "Car la main est sur le trône de l'Eternel, guerre à Amalek par l'Eternel, de génération en génération" (Chemot 17, 16). Et Rachi de commenter: " La main du Saint Béni Soit-il s'est dressé pour jurer par Son Trône qu'Il aurait guerre et haine contre Amalek éternellement. Et pourquoi la Torah écrit kess - כס, au lieu de kissé - כסא, trône? Et aussi le Nom de D.ieu n'est donné ici que dans sa moitié (les deux premières lettres seulement) ? C'est que le Saint Béni Soit-il a juré que Son Nom ne sera complet et que son trône ne sera parfait avant qu'Il n'ait effacé le nom d'Amalek tout entier. Et lorsqu'Il aura effacé son nom, alors le Nom de D.ieu sera complet et Son Trône sera parfait." Rachi nous dévoile ici clairement qu'Amalek est une entrave à la manifestation de la Présence Divine sur terre. Pire encore: il est l'obstacle majeur qui atteint jusqu'au trône de D.ieu. Un autre verset, dans les Nombres, nous montre qu'Amalek a sa racine sprituelle au même niveau qu'Israël, mais du côté du mal: "Amalek est le premier des peuples" (Bamidbar 24, 20). Cette primauté se retrouvera uniquement pour Israël, comme l'indique le Midrach Béréchit: "Béréchit: il y a deux réchit, deux débuts, Israël et la Torah". De la même façon qu'Israël est le premier des peuples au niveau de la sainteté, Amalek remplit ce rôle, mais du côté du mal. Et c'est pour cela qu'il vient jeter une ombre jusque sur le Trône Divin Lui-même. On comprend dès lors l'importance qu'ont assignée les Sages aux mitzvot de se souvenir de ce que nous a fait Amalek, et surtout de le rayer de la surface de la terre.
Cette mitzva ne concerne pas un peuple défini ethniquement. Même si Amalek est dans la Bible le petit-fils d'Esav, l'on sait que depuis Sanhériv, tous les peuples ont été déportés et mélangés, et l'on ne peut pas retrouver la trace généalogique des descendants d'Amalek. En quoi consiste alors cette mitzva d'éliminer "Amalek"?
Le Talmud de Jérusalem nous explique la quintessence d'Amalek: "Haman était-il fils d' Amidata l'Aggagui, lui-même descendant d'Amalek? Non: il était persécuteur des juifs, fils de persécuteur" (Talmud de Jérusalem, Traité Yévamot, deuxième chapitre). La définition est claire: Amalek est celui qui se définit comme persécuteur et exterminateur du peuple juif. Ainsi, les Pharaon , Haman et autres Hitler rentreront tous dans cette catégorie funeste, même si l'on ne peut évidemment pas retracer leurs origines jusqu'au Amalek biblique.
Mais une question persiste: quelle est la motivation profonde de la haine d'Amalek contre Israël? Il est clair qu'à travers Israël, c'est D.ieu Lui-Même que vise Amalek, comme l'attestent les versets précédemment cités. Essayons d'analyser la cause profonde de cette haine.
Haman, dans le Rouleau d'Esther, est le personnage qui incarne Amalek, qu'il s'agisse ou non d'une filiation généalogique, comme nous l'apprend le Talmud de Jérusalem. Mais le Midrach appelle Haman "le fils du hasard", utilisant une homonymie du mot kara. Nous lisons , au verset 7 du chapitre 4 du livre d'Esther que "Mordékhai raconta tout ce qui était arrivé"( acher karahou), à propos du terrible décret d'Haman visant la destruction massive de tous les juifs en un seul jour. "Tout ce qui était arrivé" concerne Amalek ,puisqu' on retrouve le même mot dans le Deutéronome à propos de la guerre entre Israël et Amalek: "Il te rencontra (karekha) en chemin" (Devarim 25, 18). L'analyse étymologique de ce mot kara renvoie à mikré, le hasard. Et ainsi est posée subtilement par le Midrach la caractéristique intrinsèque de ce peuple: pour Amalek, tout ce qui arrive dans le monde est le fruit du hasard, du mikré. Ce que vient remettre en question fondamentalement Amalek, c'est la Providence Divine, c'est le fait que l'histoire humaine a un sens, dans la double acception du terme: elle est le produit de la Volonté Divine, et elle se dirige vers un but que D.ieu lui a assignée, à savoir la rédemption, la Guéoula finale avec la venue du Messie, la disparition du mal , et la résurrection des morts, pour qu'apparaisse la Gloire de Son Unicité, c'est-à-dire qu'Il est le seul à décider de tous les événements qui se passent sur terre. Amalek a d'ailleurs comme valeur numérique (guématria) 240, qui est aussi celle de Safek, le doute. Ce que vient infiltrer en nous Amalek, c'est le doute quant au véritable metteur en scène de l'histoire humaine: D.ieu.ou le hasard? D'ailleurs, Amalek apparaît face à Israël dans le désert, juste aprés la traversée de la mer, lorsque ce dernier se demande s'il y a bien D.ieu parmi eux: "L'Eternel est-il au milieu de nous ou n'y est-il pas? Et Amalek vint et attaqua Israël" (Chemot 17, 7-8). Amalek vient jeter le doute sur le fondement même de la foi: qui est le véritable maître du monde, D.ieu ou les lois de la nature? C'est pour cela qu'il entâche jusqu'au Trône même de D.ieu, et c'est pour cela que Son Nom ne sera complet qu'après la disparition d'Amalek, c'est-à-dire lorsque le monde entier reconnaîtra que le seul Maître de tous les événements de toutes les périodes dans tous les endroits du monde est D.ieu, Hachem-Elokim. Le véritable combat à mener contre Amalek est avant tout un combat des idées: anéantir en nous le doute quant au fonctionnement du monde. Même si D.ieu reste voilé pendant la majorité du temps de l'histoire humaine, c'est Lui qui néanmoins tire en permanence toutes les ficelles des acteurs. C'est Lui qui dirige le jeu, même lorsque les acteurs semblent improviser, car le dénouement a été décidé par Lui, et est connu de Lui Seul. Il laisse aux différents protagonistes le soin de choisir le nombre d'actes qui leur permettront d'arriver à ce dénouement, qui permettra au Metteur en scène de faire voir toute Sa Gloire.
Pourim est la fête qui par excellence exprime cette notion. Bien que le Nom de D.ieu n'apparaisse pas une seule fois dans tout le Rouleau d'Esther, il doit être clair pour tous les acteurs de ce drame qui se termine bien que c'est D.ieu Qui crée, agence, et modifie les conditions qui permettront la délivrance du peuple juif des mains d'Haman. Comment D.ieu agit à travers les mailles des lois de la nature et de la société, c'est le message que vient nous délivrer la fête de Pourim. Plus encore: même le mal, qui nous paraît le contraire du dessein divin, est aussi le produir de la Volonté Divine; comme le dit le Ramhal: "Même son contraire n'est autre que Sa Volonté".
Et si les sages ont décrété que Pourim serait la seule fête qui persisterait à la fin des temps, c'est pour bien souligner que c'est cette dimension de la Direction Divine qui se dévoile à l'intérieur de la nature qui devra être le leitmotiv du genre humain pour la rédemption finale.